Les Romains, qui se heurtent à eux mais hésitent à les poursuivre dans
leurs marécages de l'embouchure du Rhin, préfèrent les installer comme
alliés dans certaines régions septentrionales des Gaules, moyennant tribut
et service militaire dans les armées de l'Empire, sous la conduite de
leurs rois tribaux. À partir du IVe siècle, des chefs
francs accèdent aux postes les plus élevés de la hiérarchie militaire
romaine. |
|
|
Parallèlement, la Francia au sens strict s'étend. Les
populations franques glissent vers le sud, s'installant assez massivement
dans les régions au nord de la Seine qui correspondent à la
Haute-Normandie, à la Picardie et à la Champagne actuelles, de même qu'en
Lorraine, le long des vallées de la Meuse et de la Moselle. Dans le sud du
Bassin parisien, entre Seine et Loire, les colonies franques sont plus
sporadiques. Quant au reste du regnum, la présence franque s'y
limite à l'aristocratie dirigeante, comtes et prélats, qui sont des
membres de l'entourage immédiat du roi, liés à lui par un serment de
fidélité, et envoyés en mission dans les provinces; la plupart d'entre eux
trouvent épouse dans l'aristocratie foncière gallo-romaine locale. |
|
|
En définitive, c'est l'Église qui assure une certaine unité au royaume:
aux VIe et VIIe siècles, dans des conditions souvent
précaires, les évêques des quinze provinces des «Gaules» – ainsi qu'on appelle encore le territoire du
regnum – se sont parfois retrouvés en
concile. La diffusion des monachismes bénédictin et irlandais assure une
meilleure implantation rurale du christianisme qu'à l'époque
romaine. |
|
|
Mais Capet a compris que l'avenir du pouvoir réside dans la
transmission intégrale d'un domaine, fût-il très modeste, à un seul
héritier, et dans le choix de celui-ci par primogéniture. La continuité
dynastique des Capétiens – qui va durer quelque
huit siècles – repose sur cette nouvelle
perception des rapports entre règne et territoire. |
|
|
Le monde paysan garde, jusqu'à la veille de la Révolution, une
véritable vénération pour le roi, qui a su lever certaines oppressions,
par exemple en affranchissant tous les serfs du domaine royal au début du
XIVe siècle. Aux XIIe et XIIIe siècles,
les souverains concèdent de nombreuses «chartes de commune» aux villes et
aux bourgs ruraux du royaume, permettant à leurs habitants de s'associer
et de s'organiser librement et d'obtenir un certain nombre de franchises;
plus tard, aux XIVe-XVe siècle, beaucoup de
cités, écrasées de dettes, renoncent à leur charte communale et acceptent
la tutelle des officiers du roi: elles deviennent de «bonnes villes»
soumises. Une alliance se noue entre bourgeois citadins et laboureurs
enrichis, qui forment le tiers état, troisième ordre du royaume, et
qui constituent, au moins jusqu'au XVIIe siècle, une
assise fidèle pour le pouvoir royal. Parmi les ordres privilégiés, le
clergé – le haut clergé des prélats, des abbés
et des abbesses – est, depuis le concordat de
Bologne (1516), nommé directement par le roi, qui récompense ainsi ses
bons serviteurs et leurs familles, nobles principalement. Doté de
bénéfices importants, le haut clergé reste, jusqu'en 1789, totalement
dans les mains du monarque. Pour sa part, la noblesse féodale devient, au
fur et à mesure que s'instaure l'absolutisme, impuissante à défendre ses
privilèges. La guerre de Cent Ans, les destructions et les bouleversements
sociaux qu'elle suscite, la transformation mercantile de l'économie au
XVIe siècle ruinent la vieille aristocratie terrienne. Ne
lui restent bientôt que la carrière militaire, les titres honorifiques et
la faveur d'être admise à la cour du roi. |
|
|
L'absolutisme, en faisant des anciens féodaux des courtisans oisifs ou
des pauvres incapables de tenir leur rang, mais d'autant plus attachés à
leur image, en divisant toujours la société pour mieux régner, en tirant
parti de toutes les tensions sociales, a figé la France dans un cadre de
préjugés et de représentations irréalistes dont seule la violence pourra
la faire sortir. |
|
|
L'État napoléonien achève cet édifice, d'abord sur le plan juridique en
promulguant le Code civil (1804) et le Code pénal, puis pratiquement en se
dotant d'un appareil efficace de fonctionnaires. Alors qu'avant 1789
les agents de l'État achetaient leurs charges et que, sous la Révolution,
ils se faisaient élire, Napoléon les nomme et leur impose une hiérarchie
de grades et de traitements correspondants. Les effectifs sont encore peu
élevés, mais les grands corps (Inspection générale du Trésor public, Cour
des comptes et Conseil d'État) commencent à fonctionner. Dans la pyramide
de la centralisation, un échelon essentiel est incarné par le préfet: il
est à la fois l'©«il, l'instrument et le relais
du pouvoir central, pour toutes sortes de tâches administratives:
conscription, levée des contributions, contrôle des prix et des marchés,
élaboration de statistiques démographiques et économiques, etc. |
|
|
La force d'inertie des vieilles structures résistant à la modernisation
est également observable dans le domaine de la distribution. Longtemps
très important, le petit commerce est gravement touché par la crise des
années 1930, puis menacé par l'apparition des grandes surfaces et l'entrée
de la France dans la société de consommation de masse. Électorat naturel
du parti radical, comme l'ensemble des classes moyennes, jusqu'à la
Seconde Guerre mondiale, les petits commerçants sont attirés par le vote
défensif et protestataire pour Pierre Poujade, auquel ils assurent un
succès électoral éphémère en 1956. Malgré la loi Royer, arrachée en 1972
sous la présidence de Georges Pompidou pour limiter les implantations de
supermarchés, le petit commerce indépendant paraît s'acheminer vers un
déclin inéluctable, quoique beaucoup plus tardif qu'ailleurs. |
|
|
Le monde des petites et moyennes entreprises a conservé longtemps, lui
aussi, un poids apparemment disproportionné. L'«industrialisation
tranquille» du XIXe siècle a laissé se perpétuer tout un
secteur de petits ateliers, où les formes du travail sont demeurées
artisanales et les effectifs faibles, surtout dans des secteurs comme le
bois, le vêtement, l'alimentation. Mais il faut en conclure que la petite
industrie a su, en France, se préserver un domaine propre, soit en se
spécialisant dans les productions de très haute ou de très faible qualité,
soit en parvenant à maintenir des salaires très bas. Au
XXe siècle, ce secteur entrepreneurial a trouvé de
nouvelles voies de développement dans les services (par exemple, la
sous-traitance et l'entretien), et l'on peut penser qu'il a constitué une
ressource plutôt qu'un obstacle structurel pour la croissance
globale. |
|
|
C'est pendant l'entre-deux-guerres que la grande entreprise annexe le
domaine des biens de consommation: ainsi, l'industrie automobile,
éparpillée entre de nombreuses petites structures avant 1914, se
concentre, en même temps qu'elle se convertit à la rationalisation et à
l'organisation scientifique du travail. L'usine et la chaîne engendrent
une nouvelle identité ouvrière, marquée aussi par l'habitat en banlieue.
La période voit également se développer les emplois non ouvriers dans les
grandes entreprises, avec le premier visage des «cadres», mais aussi le
secrétariat, qui symbolise la progression des femmes dans la population
active. Grosse consommatrice de main-d'©«uvre, la
grande entreprise industrielle est aussi à l'origine d'un appel important
et répété aux travailleurs étrangers, rendu nécessaire par la stagnation
de la population nationale (Italiens dans le bassin lorrain et le Sud-Est,
entre 1880 et 1910, Polonais dans le bassin du Nord et la région
parisienne dans les années 1920). |
|
|
Le capitalisme français de cette époque demeure cependant loin de la
production de masse. C'est l'après-guerre et l'internationalisation de
l'économie française qui apportent le renouveau le plus spectaculaire.
Soutenue par les capitaux américains, et accompagnée par l'importation
massive de main-d'©«uvre nord-africaine, la
reconstruction est suivie d'une brillante expansion, qui aboutit, à la fin
des années 1960, à la constitution de grands groupes de taille
internationale: Usinor-Sacilor (sidérurgie), Pechiney-Ugine-Kuhlman
(aluminium, électrométallurgie, chimie), CGE-Alsthom (électricité,
constructions mécaniques), Thomson-Brandt (électronique)... Cette
généralisation des multinationales permet à la France, qui investissait
déjà massivement à l'étranger à la fin du XIXe siècle, de
retrouver son rang économique dans le monde, et accélère la modernisation
de son marché intérieur. Le bilan de ces «trente glorieuses» est l'entrée
dans la consommation de masse, et une élévation considérable du niveau de
vie, y compris ouvrier. |
|
|
Les effets sociaux de cette redistribution accélérée de l'économie sont
impressionnants. Libéralisée dans ses m©«urs,
avec la diffusion de nouveaux comportements dans le couple (union libre,
augmentation du nombre des divorces), la légalisation de l'avortement,
l'essor du mouvement gay, la France est aussi devenue une société
tertiaire, où les services emploient près de 70 % des actifs, où la
hiérarchie et les contours des groupes sociaux sont beaucoup moins nets
qu'autrefois. Les années 1980 ont vu encore augmenter les effectifs des
cadres et se multiplier les créations d'entreprises dans la publicité, le
conseil, la communication, l'ingénierie. De nouveaux défis sont à relever,
tels l'adaptation du système universitaire ou le traitement égalitaire des
femmes dans l'entreprise privée, mais les inquiétudes portent surtout
aujourd'hui sur l'émergence de nouvelles inégalités, telle l'apparition
d'un chômage de masse et de longue durée, ainsi que sur le problème d'une
jeunesse, notamment dans les banlieues, laissée sans perspectives. |
|
|