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Histoire

«Nos ancêtres, les Gaulois», apprenaient les élèves de l'école publique française jusque dans les années 1960. Cette idée est aujourd'hui largement démythifiée: les Celtes gaulois ne sont qu'un groupe parmi d'autres qui ont participé à la formation du peuple français, aux côtés des Romains, des Wisigoths, des Burgondes, des Francs, des Bretons, des Normands, sans oublier quelques Arabo-Berbères qui sont restés plusieurs décennies dans la région de Narbonne ou dans celle de Toulon, après le VIIIe siècle. L'origine spécifiquement gauloise des Français est une construction des historiens du XIXe siècle qui, à la suite des révolutionnaires de 1789, ont voulu effacer le rôle joué par les Francs «barbares» et ancêtres revendiqués par la noblesse d'Ancien Régime dans l'édification de la France.

 

 

Les origines

«France» vient pourtant bien du latin Francia, le «pays des Francs», qui apparaît au IVe siècle apr. J.-C. Les Francs formaient, au début de notre ère, de petits groupes de guerriers cultivateurs, installés en Germanie occidentale sur la rive droite du Rhin inférieur, à la frontière de l'Empire. Sous la poussée des Germains orientaux, ils se constituent, au IIIe siècle apr. J.-C., en une ligue de guerriers, et commencent à opérer des raids maritimes et terrestres dans l'Empire, tel celui de 257 qui les mène à travers la Gaule jusqu'à Tarragone, en Espagne, causant troubles et pillages.

 

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Les Romains, qui se heurtent à eux mais hésitent à les poursuivre dans leurs marécages de l'embouchure du Rhin, préfèrent les installer comme alliés dans certaines régions septentrionales des Gaules, moyennant tribut et service militaire dans les armées de l'Empire, sous la conduite de leurs rois tribaux. À partir du IVe siècle, des chefs francs accèdent aux postes les plus élevés de la hiérarchie militaire romaine.

 
 

Au Ve siècle, la Francia est loin pourtant de pouvoir être identifiée à la France, dont le territoire actuel est alors également occupé, au sud-est, par les Burgondes d'abord établis en Savoie, ils se sont répandus dans le bassin de la Saône et du Rhône jusqu'à la Méditerranée et, au sud-ouest, par les Wisigoths qui, installés dans le Bordelais dès 412-413, conquièrent peu à peu, au long du Ve siècle, le centre de la Gaule jusqu'à la Loire, l'Auvergne, la Provence et le nord de l'Espagne. Les puissants Wisigoths d'Aquitaine, dont les rois sont établis à Toulouse, sont également alliés de Rome. Mais ils sont ariens (adeptes d'une forme de christianisme hérétique), et des tensions se font jour avec la population gallo-romaine dirigée par des prélats catholiques. Leur pouvoir s'effondre lorsque leur roi Alaric II est tué à la bataille de Vouillé (507), que remporte le nouveau champion du christianisme, Clovis, roi des Francs Saliens.

 
 

De Clovis à Hugues Capet (481-996)

Clovis, roi en 481, vainc Syagrius, dernier représentant de la puissance romaine en Gaule, en 486 à Soissons. Il annexe alors tous les territoires compris entre Somme et Loire.

 

 

Les contours mouvants de la Francie


Le «coup de génie» de Clovis est d'accepter, pour lui-même et ses guerriers, la conversion au christianisme, symbolisée par son baptême par l'évêque saint Remi à Reims, en 496: il obtient dès lors l'appui de l'Église, qui sera sans faille tout au long de son règne, et peut ainsi occuper pacifiquement les régions annexées où la population est encadrée par les évêques. En 534, les fils de Clovis conquièrent le royaume burgonde et la Provence; la dynastie mérovingienne est alors à la tête d'une immense aire de domination, le regnum Francorum (le «royaume des Francs»), qui comprend également l'Aquitaine enlevée aux Wisigoths.

 
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Parallèlement, la Francia au sens strict s'étend. Les populations franques glissent vers le sud, s'installant assez massivement dans les régions au nord de la Seine qui correspondent à la Haute-Normandie, à la Picardie et à la Champagne actuelles, de même qu'en Lorraine, le long des vallées de la Meuse et de la Moselle. Dans le sud du Bassin parisien, entre Seine et Loire, les colonies franques sont plus sporadiques. Quant au reste du regnum, la présence franque s'y limite à l'aristocratie dirigeante, comtes et prélats, qui sont des membres de l'entourage immédiat du roi, liés à lui par un serment de fidélité, et envoyés en mission dans les provinces; la plupart d'entre eux trouvent épouse dans l'aristocratie foncière gallo-romaine locale.

 
 

Les partages mérovingiens (481-751)


Sur le territoire du regnum Francorum, régulièrement divisé «à la germanique» entre les fils du roi mort, quatre grands ensembles territoriaux se dégagent au VIIe siècle: l'Austrasie, centrée sur la Meuse et le Rhin; la Neustrie occidentale, comprise entre Somme et Loire; la Bourgogne, qui occupe la partie septentrionale de l'ancien royaume des Burgondes, entre Loire et haute vallée du Rhône; l'Aquitaine enfin, qui recoupe à peu près l'ancien royaume wisigothique. Seuls Clotaire II et son fils Dagobert parviennent à réunifier le regnum Francorum, de 613 à 639. À la mort de Dagobert, il est de nouveau partagé: l'autorité royale s'en trouve de plus en plus minée, et les derniers Mérovingiens les «rois fainéants» tombent sous la coupe des grands dignitaires francs, les maires du palais.

 
Arbre généalogique des Mérovingiens
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En définitive, c'est l'Église qui assure une certaine unité au royaume: aux VIe et VIIe siècles, dans des conditions souvent précaires, les évêques des quinze provinces des «Gaules» ainsi qu'on appelle encore le territoire du regnum se sont parfois retrouvés en concile. La diffusion des monachismes bénédictin et irlandais assure une meilleure implantation rurale du christianisme qu'à l'époque romaine.

 
 

L'unité carolingienne et ses contradictions (751-987)


Sous la conduite de ses maires du palais, Pépin de Herstal puis Charles Martel, l'Austrasie rhénane prend la tête, au VIIIe siècle, de l'organisation commune des territoires francs. Elle anime d'abord une défense renforcée contre les Frisons et les Saxons au nord, contre les Slaves à l'est, contre les musulmans (battus en 732 à Poitiers) au sud; puis, après l'élection de Pépin le Bref en 751 et son sacre en 754, elle mène l'offensive dans toutes les directions, jusqu'au Danemark, au-delà de l'Elbe et au sud des Pyrénées: la Septimanie est enlevée aux sarrasins, l'Aquitaine arrachée à son duc, Waifre.

 
Arbre généalogique des Carolingiens, La victoire de Charles Martel sur les Sarrasins à Poitiers
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Cette dilatatio regni, qui regroupe de nombreux peuples, royaumes et principautés sous l'autorité des rois francs, vaut à Charlemagne le titre d'empereur. Une véritable volonté d'unité se fait jour, de la part du souverain, qui plaque sur cet ensemble hétérogène un réseau uniforme de circonscriptions, comme du clergé, soucieux d'effacer les différences ethniques à l'intérieur du peuple chrétien.

 
 


Mais les Carolingiens ne remettent pas en cause la tradition franque des partages successoraux. À la mort de Louis le Pieux (840), Charles le Chauve et Louis le Germanique se liguent contre leur frère aîné Lothaire et lui imposent le traité de Verdun (843), qui consacre le partage du regnum en trois nouveaux États, dont la Francia occidentalis berceau de la future France , limitée à l'est par les quatre fleuves Escaut, Meuse, Saône et Rhône.

 
Nithard : traité de Verdun (extrait)


Au Xe siècle, l'existence de la Francie occidentale est loin d'être assurée. Son territoire est pratiquement réduit à celui de l'ancienne Neustrie, l'Aquitaine n'étant que théoriquement maintenue sous tutelle carolingienne. Par ailleurs, à la suite des incursions normandes, la Normandie doit être cédée au chef viking Rollon, en 911, en échange de sa conversion au christianisme. Enfin, de grandes principautés territoriales se sont constituées, dont les titulaires, des familles franques comtales, échappent presque totalement à l'autorité royale. Ainsi en est-il de la Flandre, avec Baudoin Ier (863-879), et d'un ensemble formé par l'Île-de-France et le val de Loire, avec Eudes, comte de Paris (888-898), puis avec son frère Robert Ier, grand-père de Hugues Capet. Les Caroligiens ne dominent plus du tout la situation.

 
 

La troisième dynastie franque

Eudes et Robert Ier parviennent, le premier en 888, le second en 922, à se faire élire «roi des Francs», mais sans lendemain. Ce n'est qu'en 987, près de soixante-dix ans après Robert Ier, qu'au hasard des luttes intestines qui opposent les grands du royaume, Hugues Capet sera élu et sacré roi de Francie occidentale; à l'intérieur du royaume, son domaine propre, réduit aux régions de Paris et d'Orléans, paraît minuscule.

 

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Mais Capet a compris que l'avenir du pouvoir réside dans la transmission intégrale d'un domaine, fût-il très modeste, à un seul héritier, et dans le choix de celui-ci par primogéniture. La continuité dynastique des Capétiens qui va durer quelque huit siècles repose sur cette nouvelle perception des rapports entre règne et territoire.

 
 

Système vassalique et domaine royal

À l'origine, le pouvoir des ducs et des comtes, richement dotés en terres depuis l'époque mérovingienne, et plus encore depuis le déclin carolingien, n'est tempéré que par le lien de fidélité personnelle le rapport vassalique ou féodal qui les lie au roi. Jusqu'à la fin du XIe siècle, ce lien reste souvent très lâche, certains vassaux n'ayant jamais prêté hommage à leur suzerain. Tout, en fait, réside dans les rapports de force.

 

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L'Église vient en aide au roi en imposant à la violence souvent féroce des seigneurs de la terre, aux Xe et XIe siècles, les limitations de la paix de Dieu et de la trêve de Dieu, pendant lesquelles les guerres privées sont interdites ou suspendues. Elle détourne également cette violence des chevaliers vers l'extérieur, en Espagne pour la Reconquista, et en Orient pour les croisades.

 
 

La soumission des vassaux

Lorsqu'en 1124 l'empereur Henri V envahit la Champagne, Louis VI appelle au secours les grands feudataires du royaume; les comtes de Troyes, de Bourgogne, de Nevers, de Flandre, et même le duc d'Aquitaine répondent à l'appel, ce qui oblige Henri V à se retirer sans combattre. Dès 1125, les légistes de la cour royale déclarent inaliénable le territoire du royaume, qui devient officiellement «royaume de France» en 1154.

 

 


À partir du XIIe siècle, les rois capétiens ont acquis suffisamment d'autorité pour exiger des grands seigneurs qu'ils leur rendent l'hommage vassalique et qu'ils exécutent les services liés à la tenue d'un fief, soit le service d'ost (service miltaire) et quelques autres formes d'aide, dont certaines financières. Autre faculté affirmée du suzerain: celle de confisquer les fiefs des vassaux rebelles (la commise). Ainsi, dès 1204, le duc de Normandie ayant refusé de comparaître devant la cour du roi, Philippe Auguste saisit son duché et l'intègre dans le domaine royal.

 
 

L'accroissement du pouvoir royal (XIIe-XVIIe siècle)

Le droit féodal ne va plus cesser, jusqu'à Louis XIV, de fournir l'occasion d'annexions «pacifiques»: par le biais de la commise, par celui de la négociation en 1349, le Dauphiné, fief d'Empire, est vendu au roi de France , par celui, surtout, des mariages, grâce auxquels Philippe Auguste s'empare des comtés de Valois et de Vermandois, Saint Louis du comté de Toulouse, Philippe le Bel de la Champagne.

 

 


Cependant, l'accroissement du domaine royal ne se fait pas sans coup férir. Un incident gros de conséquences a lieu en 1152, lorsque Louis VII répudie Aliénor, héritière du duché d'Aquitaine; Henri Plantagenêt épouse alors la répudiée et recueille son immense héritage: il devient le maître de tout l'ouest de la France, des Pyrénées à la Somme et jusqu'au c©«ur du Massif central. Roi en Angleterre, duc dans ses possessions de France, Henri accepte difficilement de se reconnaître vassal d'un petit seigneur féodal. C'est la cause de trois siècles d'affrontements qui culminent avec la guerre de Cent Ans. Il faut attendre 1453 pour que le trône de France récupère les territoires perdus à l'occasion de la répudiation d'Aliénor.

 
L'hommage du roi Henri II d'Angleterre au roi de France

L'expansion du territoire par les guerres


Aux XVe, XVIe et XVIIe siècles, le grignotage territorial se poursuit, à travers les vicissitudes des guerres. Quand Charles le Téméraire, maître du puissant État bourguignon, meurt devant Nancy en 1477, le duché de Bourgogne, la Picardie et le Boulonnais tombent dans l'escarcelle de Louis XI. En revanche, la Flandre devient domaine des Habsbourgs et, dès 1526, l'empereur Charles Quint abolit les liens vassaliques qui la rattachaient à la France. La consolidation de la frontière septentrionale est acquise en 1678, avec la récupération de l'Artois. Mais la politique belliqueuse de Louis XIV, pour qui «s'agrandir est la plus digne et la plus agréable occupation des souverains», suscite contre lui des coalitions européennes et mène le royaume au bord de sa perte: en 1708, la France est menacée d'invasion.

 
 


Quand le Roi-Soleil meurt (1715), l'unité interne de la France n'est pas acquise: ici et là demeurent des enclaves féodales ou des possessions étrangères (comme le comtat Venaissin). Les frontières ne sont pas assurées et les pays voisins restent hostiles. Le sentiment du bien commun est encore éparpillé entre «nations» régionales; une forme de patriotisme est bien apparue, brièvement, à la fin de la guerre de Cent Ans. Cependant, la politique de la France n'est pas l'affaire des Français, qui n'ont pas encore les moyens de se reconnaître solidaires, mais bien l'affaire des rois, qui se sont assuré les moyens de leur indépendance de décision par rapport à l'empereur depuis la victoire de Philippe Auguste à Bouvines, en 1214; par rapport à la papauté depuis Philippe le Bel et surtout depuis Charles VII, qui a mis l'Église de France sous son autorité directe.

 
 

La patiente édification de l'absolutisme

S'appuyant sur la symbolique du sacre qui signe la nature divine du pouvoir royal , sur l'Église, sur la protection offerte à tous les sujets du royaume, sur les divers rouages du système féodal enfin, les Capétiens finissent par construire un pouvoir absolu.

 

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L'organisation juridique, administrative et financière du royaume

Les progrès commencent avec Philippe Auguste: le roi se fait représenter dans les provinces par des baillis, qui ne dépendent que de lui. Sous le règne de Louis IX, le gouvernement central est réorganisé: la vieille cour féodale (Curia regis) est remplacée par un corps de conseillers d'où va émerger progressivement le groupe des ministres. Le Parlement, section judiciaire de l'ancienne Curia regis, s'autonomise également sous le règne de Louis IX et se fixe à Paris; on prend l'habitude d'y consigner les décisions royales par écrit; le recours à la justice du roi devient une garantie et une obligation, désormais, pour tout appel de jugement à l'intérieur du royaume. Le rôle éminent du Parlement de Paris s'affirme à partir du règne de Philippe IV le Bel, qui reçoit ouvertement l'appui des légistes, ou «robins», lorsqu'il affronte le pape Boniface VIII et l'humilie.

 

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La fiscalité

L'autonomie des finances royales s'accroît au XIIIe siècle, le roi devenant émetteur unique des monnaies (les premiers écus d'or datent de 1263). Philippe IV le Bel use et abuse des facilités monétaires, qui lui permettent de se passer des aides féodales contractuelles souvent difficiles à négocier et de lever, de gré ou de force, des taxes grâce auxquelles il peut entretenir des administrateurs et une armée de mercenaires. À partir du XIVe siècle, le roi s'adresse régulièrement à des assemblées formées par des représentants des trois ordres du royaume (noblesse, clergé, tiers état), les états généraux, pour qu'elles consentent à la levée des aides (impôts). Les états généraux de 1439, en accordant le consentement définitif du peuple à un impôt royal direct, la taille, donnent à la monarchie l'instrument de son pouvoir financier.

 

 

Les charges de justice


Au XVe siècle, le roi attire en son conseil des hommes neufs, enrichis par l'économie commerciale, minière et industrielle en plein essor, tel Jacques C©«ur. À partir de François Ier, il réduit les nobles ruinés par la baisse des revenus fonciers et totalement inexpérimentés dans tout autre domaine que la guerre à devenir ses obligés: ils ne seront bientôt plus que des courtisans. À la même époque, sûr de son réseau de surveillance à travers le royaume, le roi commence à mettre en vente des charges de justice, de finance et de police (les offices); c'est une bourgeoisie avide de distinctions et de titres qui va s'en emparer, à l'origine d'une noblesse «de robe» florissante au XVIIe siècle. L'unité judiciaire, enfin, est parachevée en 1539 avec l'ordonnance de Villers-Cotterêt, qui prescrit l'utilisation exclusive dans les actes juridiques, en remplacement du latin, de la langue française du nord du royaume.

 
 


Louis XIV représente l'apogée de l'absolutisme royal en France. Les structures importent peut-être moins que la docilité du personnel dont il s'entoure. Consultant volontiers mais décidant seul, le roi ne doit de comptes qu'à Dieu, par la grâce de qui il est roi. Même si s'imposent à lui des lois fondamentales, il gouverne comme il veut et avec qui il veut. Le Roi-Soleil décide de tout, y compris dans les arts et dans les lettres.

 
 

L'assise sociale de la monarchie

L'une des grandes habiletés de la monarchie a consisté, depuis Louis VII, à toujours ménager des alliances de rechange dans la société et, très souvent, à détenir le moyen d'empêcher les adversaires potentiels de se coaliser.

 

 

Le monde paysan garde, jusqu'à la veille de la Révolution, une véritable vénération pour le roi, qui a su lever certaines oppressions, par exemple en affranchissant tous les serfs du domaine royal au début du XIVe siècle. Aux XIIe et XIIIe siècles, les souverains concèdent de nombreuses «chartes de commune» aux villes et aux bourgs ruraux du royaume, permettant à leurs habitants de s'associer et de s'organiser librement et d'obtenir un certain nombre de franchises; plus tard, aux XIVe-XVe siècle, beaucoup de cités, écrasées de dettes, renoncent à leur charte communale et acceptent la tutelle des officiers du roi: elles deviennent de «bonnes villes» soumises. Une alliance se noue entre bourgeois citadins et laboureurs enrichis, qui forment le tiers état, troisième ordre du royaume, et qui constituent, au moins jusqu'au XVIIe siècle, une assise fidèle pour le pouvoir royal. Parmi les ordres privilégiés, le clergé le haut clergé des prélats, des abbés et des abbesses est, depuis le concordat de Bologne (1516), nommé directement par le roi, qui récompense ainsi ses bons serviteurs et leurs familles, nobles principalement. Doté de bénéfices importants, le haut clergé reste, jusqu'en 1789, totalement dans les mains du monarque. Pour sa part, la noblesse féodale devient, au fur et à mesure que s'instaure l'absolutisme, impuissante à défendre ses privilèges. La guerre de Cent Ans, les destructions et les bouleversements sociaux qu'elle suscite, la transformation mercantile de l'économie au XVIe siècle ruinent la vieille aristocratie terrienne. Ne lui restent bientôt que la carrière militaire, les titres honorifiques et la faveur d'être admise à la cour du roi.

 
 

L'absence d'un contre-pouvoir


Rares sont donc les occasions de révolte organisée contre le pouvoir royal et ses agents; des coalitions locales de féodaux ambitieux ou déçus, des jacqueries paysannes apparaissent parfois, mais le roi en vient à bout. Jamais ne parvient à se constituer en France un contre-pouvoir comparable à celui qui existe en Angleterre depuis l'octroi de la Grande Charte de 1215. La réunion des états généraux du royaume, inaugurée en 1302 par Philippe Auguste et renouvelée à plusieurs reprises au cours des XIVe et XVe siècles, tourne en général au bénéfice du roi; en effet, les représentants des trois ordres y sont trop divisés pour imposer une volonté commune. En certaines circonstances, comme lors d'un changement dynastique (l'avènement des Valois, Capétiens indirects, en 1328) ou d'une régence, les prétentions des nobles à partager le pouvoir s'accentuent, des représentants des villes s'y associant parfois. C'est au moment des guerres de Religion, et pendant la minorité de Louis XIV, avec la Fronde, que les ligueurs connaissent les plus grands succès. Mais le monarque ou son ministre triomphe à chaque fois de ces oppositions, parce qu'aucune ne soulève l'adhésion de partisans nombreux et que toutes apparaissent comme des tentatives de défense d'intérêts particuliers.

 
 

Absolutisme et religion


Au XVIe siècle, le royaume de France est mis en grand danger par les guerres de Religion; les calvinistes n'hésitent pas à offrir la ville du Havre à Élisabeth d'Angleterre (en 1562), les ligueurs catholiques à s'entendre avec l'Espagne. Cependant, des conseillers sages, comme Michel de l'Hospital, et des lettrés réfléchis, comme Ronsard, conduisent le roi à adopter des solutions de compromis, dont l'édit de Nantes (1598), acte de tolérance à l'égard des protestants, est l'illustration majeure.

 
 


Quelques décennies plus tard, Louis XIV, qui veut diriger dans le domaine spirituel comme dans les autres et rétablir l'unité de foi indispensable, selon lui, à l'unité politique du royaume, s'attache à réduire le protestantisme et finit par révoquer l'édit de Nantes, en 1685, provoquant une hémorragie d'hommes et de talents. Le Roi-Soleil s'en prend également aux jansénistes et aux quiétistes; il persécute les protestants restés dans le royaume, qui se révoltent héroïquement dans les Cévennes (les camisards, 1702-1710). L'absolutisme, sous sa forme religieuse, crée ainsi les conditions des explosions libératrices du XVIIIe siècle.

 
Les ruines de l'abbaye de Port-Royal-des-Champs (Yvelines)

La France, royaume paysan

Au début du XVIIIe siècle encore, les quatre cinquièmes de la population française évaluée à 21 millions d'âmes vers 1700 sont des ruraux: paysans pour le plus grand nombre, ouvriers agricoles, artisans. Cette immense majorité des Français est pauvre, toujours au bord de la disette, voire de la famine, à la merci des maladies, des fléaux naturels et des guerres. Certes, le vignoble s'est développé, la production de céréales a augmenté, grâce surtout à l'extension des parcelles cultivées sur les friches et les forêts, mais l'économie rurale n'a guère progressé du XIe au XVIIIe siècle, sauf au nord de la Loire. Le bétail, source de protéines alimentaires, est souvent très insuffisant, et la surproduction occasionnelle de céréales, entraînant un effondrement des prix comme à la fin du XVIIe siècle, mène les petits paysans à la ruine. Rares sont les laboureurs qui, sur les terres riches de Beauce et de Brie essentiellement, ont pu accumuler un avoir, agrandir leurs parcelles, puis investir pour améliorer les rendements agricoles; ceux-là forment la bourgeoisie rurale, représentée, aux côtés de la bourgeoisie citadine, dans le tiers état. L'immense masse paysanne constitue en revanche un véritable «quart état», sans statut ni représentation, soumis de plus en plus, à partir du XVIIe siècle, à la tutelle des intendants du roi, et pressuré par l'impôt.

 

 


Depuis sa constitution, le royaume de France est resté en dehors des grands circuits commerciaux. Les foires de Champagne, prospères jusqu'à la fin du XIIIe siècle, sont dans la mouvance française mais dépendent du comte de Champagne; l'extension du commerce du vin, à partir du XIIe siècle, concerne les ports de l'Ouest comme Bordeaux et La Rochelle, qui restent longtemps hors de portée du roi. La politique royale, après 1450, cherche à développer une production manufacturière très en retard sur celles de la Flandre ou de l'Italie. Les réussites sont locales ou personnelles; ainsi, Lyon devient, à partir du règne de Louis XI, une place privilégiée du commerce et de la banque. Le colbertisme tentera bien de porter remède au manque de production industrielle dont souffre la France, mais le royaume demeure, au XVIIIe siècle, un pays avant tout producteur de céréales et de viande, où les valeurs les plus reconnues sont toujours liées à la terre.

 
 

L'absolutisme, en faisant des anciens féodaux des courtisans oisifs ou des pauvres incapables de tenir leur rang, mais d'autant plus attachés à leur image, en divisant toujours la société pour mieux régner, en tirant parti de toutes les tensions sociales, a figé la France dans un cadre de préjugés et de représentations irréalistes dont seule la violence pourra la faire sortir.

 
 

La croissance de l'État

Replacé dans une évolution de longue durée, l'épisode de la Révolution française apparaît comme prolongeant une entreprise ou une ambition ancienne de la monarchie, celle de la construction d'un État fort et centralisé contre les résistances nobiliaires et provinciales à son autorité. Sous la Régence d'abord, sous Louis XV ensuite s'épanouit une institution fondamentale déjà développée sous Louis XIV, l'intendance. Agent et représentant du roi, l'intendant exerce en son nom des pouvoirs de police et de finances qui l'amènent, par exemple, à diriger la répartition de l'impôt, ou parfois, aussi bien, à faire ©«uvre d'urbaniste, comme le célèbre Tourny à Bordeaux. Cependant, à partir du milieu du XVIIIe siècle, les institutions locales relèvent la tête et s'opposent de plus en plus efficacement aux prérogatives royales. Les cours souveraines, les assemblées d'états, et surtout les parlements, cours de justice dont le ressort géographique est régional, dirigent une offensive procédurière contre la monarchie administrative. Louis XV choisit en 1771 l'épreuve de force. Avec la réforme de son ministre Maupeou, pour la première fois la justice cesse d'être un office, une charge vénale et transmissible, et les magistrats deviennent des fonctionnaires, inamovibles, indépendants et salariés par l'État. Mais Louis XVI, qui succède à son grand-père, manquera de courage politique et abandonnera en 1774 cette réforme, qui aurait pu être une étape clé de la modernisation de l'État. Aussi celle-ci demeure-t-elle très inachevée à la veille de la Révolution de 1789.

 

 

La Révolution et l'Empire


À une société divisée par les privilèges et à un territoire éclaté par les particularismes juridiques, fiscaux et douaniers, la Révolution va substituer l'égalité des individus devant la loi, et le découpage du pays en circonscriptions administratives uniformes, les départements. Face à ces nouvelles entités, toutes égales entre elles et toutes égales devant lui, l'État dispose d'une autorité bien plus incontestable que sous l'Ancien Régime, et peut reprendre son ©«uvre centralisatrice. Pris par leur rêve de régénération de l'humanité et de fondation d'une nation française unie et consciente d'elle-même, les révolutionnaires posent les premiers jalons d'une lutte qui ne sera achevée que bien plus tard, sous la IIIe République, pour couler les Français dans le moule unique de la citoyenneté républicaine. L'enquête linguistique de l'abbé Grégoire et la promotion du français contre les patois, l'unification du système des poids et mesures, la disparition des barrières douanières intérieures, l'unification du système fiscal, l'émancipation des minorités religieuses illustrent cette volonté, à laquelle fera écho la naissance de l'école laïque et obligatoire, un siècle plus tard.

 
 

L'État napoléonien achève cet édifice, d'abord sur le plan juridique en promulguant le Code civil (1804) et le Code pénal, puis pratiquement en se dotant d'un appareil efficace de fonctionnaires. Alors qu'avant 1789 les agents de l'État achetaient leurs charges et que, sous la Révolution, ils se faisaient élire, Napoléon les nomme et leur impose une hiérarchie de grades et de traitements correspondants. Les effectifs sont encore peu élevés, mais les grands corps (Inspection générale du Trésor public, Cour des comptes et Conseil d'État) commencent à fonctionner. Dans la pyramide de la centralisation, un échelon essentiel est incarné par le préfet: il est à la fois l'©«il, l'instrument et le relais du pouvoir central, pour toutes sortes de tâches administratives: conscription, levée des contributions, contrôle des prix et des marchés, élaboration de statistiques démographiques et économiques, etc.

 
 

La toute-puissance de l'État

La fonction publique, n'employant guère que 500 000 personnes à la fin du XIXe siècle, demeure longtemps modeste; ses effectifs ne s'envoleront vraiment qu'après 1945. Cependant, dès les années 1890, l'État prend en charge de nouvelles responsabilités. Les juristes républicains mettent au point vers cette époque le concept de «service public», qui s'appliquera progressivement aux transports, conduisant plus tard, en 1937, à la fusion des réseaux privés dans la SNCF, et qui donnera aux cheminots le statut de fonctionnaires. La naissance de nouveaux ministères (Agriculture en 1881, Conseil supérieur et Direction du travail en 1899) marque l'extension des champs d'intervention de l'État. Les lois sociales votées à la Belle Époque démontrent que même le domaine jusque-là très protégé de l'entreprise est devenu transparent au regard de l'État, et soumis à un contrôle de la part de ses appareils (ainsi le corps de l'Inspection du travail).

 

 


L'État n'est pas non plus demeuré neutre dans le domaine économique. Depuis longtemps, il protège le marché national en modifiant les tarifs douaniers (encore en 1892, avec le fameux «tarif Méline»), ou bien bataille pour imposer le libre-échange et forcer l'industrie française à s'adapter à la concurrence internationale (comme, sous le Second Empire, en 1860). Il se fait prêteur et s'endette pour pousser la finance vers l'investissement ferroviaire (là encore sous le Second Empire); il lance des programmes de grands travaux pour résorber le chômage et stimuler l'activité: travaux publics et urbanistiques sous Napoléon III, plan Freycinet en 1879, et encore, pendant la crise des années 1930, barrages et travaux d'électrification. Cependant, ce sont surtout les expériences menées pendant la Grande Guerre (contrôle de l'approvisionnement et des prix, supervision de la production d'armement, mais aussi relations de travail dans les entreprises étatisées) qui donneront à l'État l'ambition d'assurer une régulation globale de l'économie du pays, et pas seulement de répondre à des déséquilibres conjoncturels. Mais il ne la réalisera que très timidement, confronté à l'épreuve de l'inflation des années 1920 puis de la crise des années 1930.

 
Chronologie (1879): Plan Freycinet

Naissance et crise de l'État-providence

La France n'entre donc que très tardivement dans l'État-providence, au lendemain de la Seconde Guerre mondiale. Les nationalisations de 1945-1946, pour une large part, constituent une sanction de l'incapacité des élites industrielles (patronat et actionnariat) pendant la crise des années 1930, et parfois de leur attitude face à l'occupant allemand (Renault). Le temps de l'État banquier et de l'État patron est venu, et les grands leviers de l'économie passent entre ses mains: énergie, transports, assurances, grandes banques (Société générale et Crédit lyonnais notamment), bref, les infrastructures de la croissance. La planification, que la IVe République met en place dès 1947 (Jean Monnet, premier commissaire au Plan), en constitue le complément, et amènera l'État, plus tard, à aménager le territoire national afin de corriger ses déséquilibres de richesse (naissance de la DATAR et des Régions de programmes des années 1960). Les idées keynésiennes s'imposent alors pour au moins vingt ans et instituent l'État grand régulateur de l'économie française, au moyen de différents instruments et concepts: politique des salaires et relance par la consommation, politique des prix, etc. Et ce modèle, qui fonctionne jusqu'à la crise des années 1970, s'accompagne d'une reformulation de la solidarité collective avec la naissance, en 1946, de la Sécurité sociale. Maladies, vieillesse et maternité sont désormais des «risques» pris en charge par la communauté pour toutes les catégories de travailleurs, mais il faudra attendre 1958, et surtout 1968, pour que le chômage soit aussi couvert.

 

 


Pourtant, la crise de mai 1968 peut être interprétée comme un signe de l'essoufflement de ce modèle, rejeté par une large partie de la jeunesse comme l'incarnation de valeurs étroitement matérialistes et d'une logique sociale dépassée. C'est surtout à partir des années 1980 que la France a très sérieusement remis en question l'État-providence; après les nationalisations de 1982, la France mitterrandienne s'est rapidement convertie aux valeurs de l'initiative privée et du marché, au nom desquelles on a fortement critiqué le «tout-État», coupable d'étouffer les véritables créateurs de richesses dans le carcan de ses dispositifs de contrôle et de redistribution. La vaste entreprise de décentralisation lancée en 1982 et les privatisations intervenues en 1986-1988 correspondent à un désengagement massif de l'État, à la fois en tant qu'entrepreneur et en tant qu'autorité de tutelle, qui fait rentrer la France dans le rang des autres pays industriels.

 
 

Une économie et une société doubles

La caractéristique la plus frappante de l'évolution économique française est qu'elle a juxtaposé, jusque dans les années 1950, des éléments dynamiques et avancés à des secteurs hérités de l'époque préindustrielle.

 

 

La force des structures préindustrielles

L'agriculture n'a pas connu au XVIIIe siècle de transformations techniques ni de rendements aussi spectaculaires qu'en Angleterre, et la lenteur de ses progrès a ainsi pesé sur le rythme du décollage industriel de la France. Les campagnes françaises se vident très lentement de leurs habitants, le nombre des hommes y atteignant son maximum historique à la veille de 1848. Avec 40 % des actifs, la France agricole de 1914 juxtapose évidemment plusieurs mondes, et des structures agraires encore très diversifiées. Malgré des transformations sensibles entre les deux guerres, ce secteur ne verra vraiment son poids modifié et ses structures bouleversées qu'après 1945, avec la mécanisation massive, à l'école de l'agriculture américaine, et la «révolution verte», stimulées par un puissant système de crédit agricole. Les gains de productivité n'ont pas cessé depuis, condamnant plusieurs générations d'exploitations trop petites ou trop peu spécialisées à la disparition. À cet égard, le choix fondamental fait en 1957 de l'Europe et de sa politique agricole commune (PAC) n'a fait que prendre acte de la diminution drastique de la part de l'agriculture dans le revenu national, et de celle, parallèle, des paysans dans la population active; la PAC a pris le parti de la réduire encore (4,8 % des actifs en 1994) par une rationalisation accélérée et forcée.

 

 

La force d'inertie des vieilles structures résistant à la modernisation est également observable dans le domaine de la distribution. Longtemps très important, le petit commerce est gravement touché par la crise des années 1930, puis menacé par l'apparition des grandes surfaces et l'entrée de la France dans la société de consommation de masse. Électorat naturel du parti radical, comme l'ensemble des classes moyennes, jusqu'à la Seconde Guerre mondiale, les petits commerçants sont attirés par le vote défensif et protestataire pour Pierre Poujade, auquel ils assurent un succès électoral éphémère en 1956. Malgré la loi Royer, arrachée en 1972 sous la présidence de Georges Pompidou pour limiter les implantations de supermarchés, le petit commerce indépendant paraît s'acheminer vers un déclin inéluctable, quoique beaucoup plus tardif qu'ailleurs.

 
 

Le monde des petites et moyennes entreprises a conservé longtemps, lui aussi, un poids apparemment disproportionné. L'«industrialisation tranquille» du XIXe siècle a laissé se perpétuer tout un secteur de petits ateliers, où les formes du travail sont demeurées artisanales et les effectifs faibles, surtout dans des secteurs comme le bois, le vêtement, l'alimentation. Mais il faut en conclure que la petite industrie a su, en France, se préserver un domaine propre, soit en se spécialisant dans les productions de très haute ou de très faible qualité, soit en parvenant à maintenir des salaires très bas. Au XXe siècle, ce secteur entrepreneurial a trouvé de nouvelles voies de développement dans les services (par exemple, la sous-traitance et l'entretien), et l'on peut penser qu'il a constitué une ressource plutôt qu'un obstacle structurel pour la croissance globale.

 
 

Les éléments de renouveau

Contrairement aux États-Unis, la France a d'abord connu la grande entreprise dans l'industrie lourde, et ensuite seulement dans l'industrie des biens de consommation. Les mines et la sidérurgie génèrent très vite d'énormes structures productives, regroupant plusieurs centaines de travailleurs.

 

 

C'est pendant l'entre-deux-guerres que la grande entreprise annexe le domaine des biens de consommation: ainsi, l'industrie automobile, éparpillée entre de nombreuses petites structures avant 1914, se concentre, en même temps qu'elle se convertit à la rationalisation et à l'organisation scientifique du travail. L'usine et la chaîne engendrent une nouvelle identité ouvrière, marquée aussi par l'habitat en banlieue. La période voit également se développer les emplois non ouvriers dans les grandes entreprises, avec le premier visage des «cadres», mais aussi le secrétariat, qui symbolise la progression des femmes dans la population active. Grosse consommatrice de main-d'©«uvre, la grande entreprise industrielle est aussi à l'origine d'un appel important et répété aux travailleurs étrangers, rendu nécessaire par la stagnation de la population nationale (Italiens dans le bassin lorrain et le Sud-Est, entre 1880 et 1910, Polonais dans le bassin du Nord et la région parisienne dans les années 1920).

 
 

Le capitalisme français de cette époque demeure cependant loin de la production de masse. C'est l'après-guerre et l'internationalisation de l'économie française qui apportent le renouveau le plus spectaculaire. Soutenue par les capitaux américains, et accompagnée par l'importation massive de main-d'©«uvre nord-africaine, la reconstruction est suivie d'une brillante expansion, qui aboutit, à la fin des années 1960, à la constitution de grands groupes de taille internationale: Usinor-Sacilor (sidérurgie), Pechiney-Ugine-Kuhlman (aluminium, électrométallurgie, chimie), CGE-Alsthom (électricité, constructions mécaniques), Thomson-Brandt (électronique)... Cette généralisation des multinationales permet à la France, qui investissait déjà massivement à l'étranger à la fin du XIXe siècle, de retrouver son rang économique dans le monde, et accélère la modernisation de son marché intérieur. Le bilan de ces «trente glorieuses» est l'entrée dans la consommation de masse, et une élévation considérable du niveau de vie, y compris ouvrier.

 
 

Une mutation brutale après 1970

L'entrée dans la crise, en 1974, va cependant conduire à des restructurations sévères de l'appareil productif. Les plus touchées sont les vieilles régions industrielles, héritées du XIXe siècle, condamnées par leur perte de compétitivité internationale à la fermeture progressive des aciéries, des laminoirs, des mines de charbon. L'État, transformé en «brancardier», n'a guère pu qu'accompagner ce déclin (qui n'affecte pas forcément la santé des entreprises, souvent efficacement redéployées à l'étranger, comme Usinor), sans pouvoir fournir de solution globale de reconversion, y compris après l'arrivée des socialistes au pouvoir en 1981. En Lorraine, dans le Nord, dans la région lyonnaise et stéphanoise, tout un tissu social ancien s'est trouvé déchiré par le chômage et les préretraites, tandis que des emplois industriels d'un nouveau type (informatique, composants électroniques, cosmétiques, agroalimentaire) commençaient à se développer dans des zones demeurées un peu à l'écart de l'industrialisation, comme l'Ouest et la bordure méditerranéenne.

 

 

Les effets sociaux de cette redistribution accélérée de l'économie sont impressionnants. Libéralisée dans ses m©«urs, avec la diffusion de nouveaux comportements dans le couple (union libre, augmentation du nombre des divorces), la légalisation de l'avortement, l'essor du mouvement gay, la France est aussi devenue une société tertiaire, où les services emploient près de 70 % des actifs, où la hiérarchie et les contours des groupes sociaux sont beaucoup moins nets qu'autrefois. Les années 1980 ont vu encore augmenter les effectifs des cadres et se multiplier les créations d'entreprises dans la publicité, le conseil, la communication, l'ingénierie. De nouveaux défis sont à relever, tels l'adaptation du système universitaire ou le traitement égalitaire des femmes dans l'entreprise privée, mais les inquiétudes portent surtout aujourd'hui sur l'émergence de nouvelles inégalités, telle l'apparition d'un chômage de masse et de longue durée, ainsi que sur le problème d'une jeunesse, notamment dans les banlieues, laissée sans perspectives.

 
 

La place de la France dans le monde

Le pays des armées révolutionnaires et napoléoniennes n'a jamais véritablement retrouvé la prépondérance à laquelle l'avait hissé le Premier Empire. La victoire de 1918, si elle signifie une revanche sur l'Allemagne, sonne aussi l'heure d'un déclin général de l'Europe, et la France connaît un deuxième abaissement, décisif celui-là, avec la défaite de mai-juin 1940. Certes, le général de Gaulle obtient le droit de participer à la campagne d'Allemagne en 1944, ce qui vaut au pays de figurer parmi les quatre puissances victorieuses de la guerre, occupantes de l'Allemagne et de Berlin, et de recevoir un siège permanent au Conseil de sécurité de l'ONU en 1945 (conférence de San Francisco). Néanmoins, entrée dans une ère dominée par les deux blocs, américain et soviétique, la France est condamnée à devenir une puissance de second rang, d'autant que, comme pour la Grande-Bretagne, la perte de son empire colonial va réduire considérablement sa présence dans le monde.

 

 

De l'empire colonial à la coopération

Cet empire colonial, dont la construction, amorcée sous la Restauration (conquête, en 1830, de l'Algérie, qui sera la seule véritable colonie de peuplement), fut surtout l'©«uvre de la IIIe République (installation en Afrique noire et en Indochine), a d'abord été un palliatif de la faiblesse française sur l'échiquier politique européen et un dérivatif à la récupération de l'Alsace-Lorraine avant 1914. Avant de mourir de son incapacité à gérer le conflit algérien (1954-1962), la IVe République avait fini par se sortir du conflit indochinois (1954) et, après la phase intermédiaire et surtout théorique de l'Union française, par adopter une loi-cadre (loi Defferre, 1956) qui permit aux pays de l'Afrique noire d'aborder sans chaos le passage à l'indépendance, au début des années 1960. Se développe ensuite une politique de «coopération», visant à maintenir des liens privilégiés avec ces nouveaux États, à faciliter leur développement et à y préserver l'influence politique et culturelle française. Son bilan, la sincérité de ses objectifs et l'adéquation de ses moyens demeurent, trente ans plus tard, contestables et contestés, en particulier dans le domaine africain. Néanmoins, la France de De Gaulle puis de Mitterrand a tenté de promouvoir une attitude plus ouverte et plus généreuse dans les rapports Nord-Sud, dans le cadre des grandes négociations (sommets du G7, conférence sur l'environnement de Rio en 1992, accords commerciaux de Lomé entre l'Union européenne et 52 pays sous-développés) et des grands organismes internationaux (FMI, Banque mondiale, Unesco, Croix-Rouge, BIT). Ces grandes lignes ont été reprises par Jacques Chirac, élu à la présidence de la République en mai 1995 et partisan d'une diplomatie visiblement plus «gaullienne» que celle de son prédécesseur: l'absence d'une approche régionale des problèmes s'était jusqu'alors montrée dommageable, comme l'a montré la guerre du Golfe, où la pertinence de la politique arabe de la France et la réalité de son autonomie d'action internationale avaient été sérieusement remises en cause.

 

 

Grande ou moyenne puissance?


La politique gaullienne a sans doute entretenu un temps les Français dans l'illusion de la grande puissance: la conquête d'une défense autonome par la mise au point de la bombe atomique (1960) et par la sortie du cadre militaire de l'OTAN en mars 1966, un positionnement international fortement démarqué des États-Unis ont pu faire penser, en effet, que la France avait retrouvé dans les années 1960 un rang «à part». Les années 1970 et 1980 n'ont pas confirmé cette évolution. Mais il est aussi certain que le choix, fondamental, de la construction européenne contribue à renforcer le poids de la France, intégrée à un ensemble plus vaste. Du traité de Rome (1957) à l'Acte unique (1986), puis au traité de Maastricht (1992), le choix d'une Europe élargie et forte, comme entité économique mais aussi diplomatique et peut-être un jour militaire, a été soutenu par le rôle moteur du couple franco-allemand. D'abord conçue comme un système équilibrant une Europe occidentale prise entre les deux blocs et encadrant le relèvement allemand, l'Union européenne est devenue une solution au déclin de la position extérieure de la France, au point de ressembler parfois aujourd'hui à une recette miracle, mais elle doit encore faire la preuve de sa crédibilité comme acteur dans les relations internationales.

 
Chronologie (1960): La France possède la bombe atomique, Chronologie (1966): La France se retire de l'OTAN

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